La nausée

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La nausée,

Oui, ce matin j’ai encore la nausée. Encore un autre jour, un énième jour où je me lève le cœur soulevé. Et mon cœur il est soulevé par l’inconscience des uns et des autres. Il faut que je vous explique. Je vais vous excuser une dernière fois. Peut-être qu’il faut que je vous explique. Peut-être qu’il suffit seulement que je vous explique…

Il paraît qu’une bonne partie de la population n’a pas d’humour en ce moment. « Oh ! Un peu d’humour ! ». J’en ai pas assez, il paraît. Je crois que le problème, c’est que j’en ai trop eu, trop longtemps. Ou plutôt, trop longtemps j’ai toléré ces blagues de beauf. Je me dis que peut-être que si je n’avais pas toléré Michel Leeb et ses histoires de narines qui faisaient rire tout le monde… ou plutôt qui faisaient rire une bonne partie des français, parce que l’autre partie riait jaune. L’autre partie se disait, ils ne savent pas. L’autre partie était accusée de ne pas avoir d’humour si elle ne riait pas. L’autre partie essayait de se rendre forte, et elle l’a été. Je ne lui en veut pas à Michel Leeb, car je pense sincèrement qu’il ne savait pas et lui aussi, il avait besoin de manger. C’est pour ça qu’il faut que je vous explique. Il faut que je vous explique que ces blagues sans fond elles faisaient pleurer des petits noirs dans les cours d’école. Elles les faisaient pleurer dans leur lit. Parce que les enfants à l’école, eux aussi ils ne savaient pas. Alors quand tous les enfants non noirs se mettaient en cercle en scandant «  ce ne sont pas mes lunettes, ce sont mes narines », le petit noir au milieu, il avait envie de pleurer. Quelque fois il était fort, et quelquefois il ne l’était pas. Une partie de la population faisait des efforts parce qu’elle était consciente justement que le problème c’était l’inconscience. En tout cas, c’est ce qu’elle pensait.

C’est pour ça qu’il faut que je vous explique. On ne peut rire de rien alors ? Si, on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. Il faut que j’explique que la pub Banania, l’originale, qui vous fait tant rire, et bien elle ne fait pas rire les antillais, les sénégalais, les corses… tous ces français qui servaient de bouclier humain en temps de guerre pour protéger les français blancs et forts. Les français colonialistes. Les français colonisés, eux, on leur avait déjà fait la grâce d’être nationalisés, ils n’avaient plus qu’à dire merci et accepter de mourir en signe de gratitude. Voilà pourquoi la pub Banania elle ne fait pas rire tout le monde. Elle rappelle trop que le tirailleur sénégalais en première ligne, il n’avait pas vraiment le sourire. Ce tirailleur quand on lui a dit qu’il allait servir la France, lui bêtement quelquefois il a cru qu’on en demandait pas moins aux autres français. D’autres fois, il avait bien conscience qu’on ne le respectait pas. Il avait bien conscience d’avoir été assimilé à une sous-catégorie, celle des évangelisés. Mais ça ne changeait pas grand chose, car il n’avait pas le choix. Il faut que je vous explique pourquoi la pub Banania elle ne fait pas rire tout le monde. Parce que nous l’envoyer en pleine face aujourd’hui c’est comme nous dire « vous vous souvenez quand vous n’aviez pas d’âme, quand vos vies n’avait pas de valeur ? C’était drôle, hein ? »

Il faut que je vous explique pourquoi assimiler un noir à une guenon, ça ne fait pas rire une partie de la population française. Il faut que je vous explique que vous n’avez pas été les premiers à le faire. Qu’avant vous il y a eu les colons, les esclavagistes, Pie IX, et la bulle de Nicolas V. Il faut que je vous explique que quand j’entends une fillette scander « mange ta banane la guenon », l’humour, j’avoue, je n’en ai pas beaucoup. Alors je pense à beaucoup de choses, mais pas vraiment à rire. Je pense aux camarades de cette fillette et j’espère qu’ils sont tous bien blancs. Cette fillette, je n’y pense pas vraiment. Je sais ce qu’elle va devenir, et je sais qui sont ses parents. Le problème ici ce n’est pas tant cette fillette, c’est plutôt ses parents qui la laissaient faire car très certainement ils l’avaient incité à le faire. Le problème c’est vous qui l’excusez. « Ce n’est qu’une fillette, et puis elle aurait pu dire girafe ». Vraiment ? Non, cette fillette, je n’y pense pas. Je pense à ce garçon de 7 ans qui demande à son père à quelle guenon cette petite fille fait allusion… comme une lame dans le cœur. Je pense à ce père qui cherche ses mots quand il doit se résoudre à expliquer à son enfant de 7 ans que dans le monde entier pour un grand nombre de personnes il ne sera jamais qu’un sous-produit de la civilisation, un sous-homme. Je pense à mon fils…
Quand on cherche Anghjula Mattei sur Google, on tombe sur mes images, sur mes livres d ‘enfant que ce soit en français ou en corse, mes créations
Un photographe d’amoureux, un auteur de livres d’enfant engagé dans la valorisation de la langue corse…
Voilà ce que je suis sur internet. Pourtant sans l’esclavage, les guerres et les colonies, je ne serais pas. Elles sont inscrites dans mon ADN. Je suis épuisée. Mentalement épuisée. J’en ai marre de faire semblant d’avoir de l’humour. Je n’en ai pas. Je suis la personne qui a été obligé d’expliquer à son fils de 7 ans ce qu’était un nègre pendant que le votre découvrait Mickey Mouse. Je suis la personne qui a été obligé de demander à son fils de 11 ans d’être fort, la première fois qu’on l’a traité de sale nègre pendant que votre fille vous demandait si elle pouvait avoir le T-shirt de Nabilla. Je suis celui et celle qui subit la légèreté avec laquelle vous prenez les démonstrations « d’humour ». Je suis celui qui est fatigué de prendre les choses dignement et qui aurait bien voulu que ses enfants n’aient pas à le faire. Il faut que je vous explique que je suis fatigué d’éprouver cette douleur, ce point dans le cœur. Il faut que je vous explique que je suis fatigué d’excuser votre inconscience, car pendant que vous comatiez, les autres, les décomplexés, ceux que j’excuse encore d’avoir une coquille de noix à la place du cerveau… ils ont mené la danse. Des excuses, si vous êtes normalement constitués, vous n’en avez plus. Je ne vous parle pas de politique, je vous parle de nature humaine et de respect. Je vous demande de respecter mon existence autant que je respecte la votre. Je suis métis et fatigué de l’être. Je suis métis et pour la première fois de ma vie j’ai honte du sang de colons qui coule dans mes veines. J’en ai honte parce que c’est le même que le votre.

MAJ : à lire, l’article d’Harry Roselmack dans le monde : http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/11/04/harry-roselmack-la-france-raciste-est-de-retour_3508055_3232.html

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One thought on “La nausée

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